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Enjeux 21-12-2017 Par Jean-Michel Bezat

Entretien avec Jacques Aschenbroich

Jusqu’alors assez discret, Jacques Aschenbroich, PDG de Valeo, enchaîne depuis quelques mois les interventions dans les médias et accumule les récompenses : 4e du classement international du Harvard Business Review, stratège de l’année selon Les Échos, BFM Awards de la stratégie digitale… La raison d’un tel succès ? À la tête de Valeo, il a su saisir les opportunités des révolutions technologiques et sociétales à l’œuvre dans le secteur des transports et transformer totalement les habitudes. Son levier : l’innovation.

Rencontre avec un patron d’industrie et récit d’une révolution réussie.

l'actuariel : La Harvard Business Review vient de vous classer au 4e rang des patrons les plus performants au monde. Comment l’expliquez-vous ?

Jacques Aschenbroich : J’en suis très fier bien sûr, mais cette distinction me fait plus plaisir pour nos équipes que pour moi-même. C’est la reconnaissance de leur travail. Quand je suis arrivé chez Valeo, en 2009, on employait 45 000 personnes, nous sommes aujourd’hui 108 000. L’image de l’entreprise était très abîmée. Entre 2000 et 2009, son activité était au point mort : en 2008, le chiffre d’affaires était inférieur à celui de 2000 alors que nos concurrents étaient en croissance. Aujourd’hui, Valeo n’est plus la même entreprise. Ce classement mesure deux choses : la performance financière et la responsabilité sociale et environnementale (RSE), qui est, selon moi, tout aussi importante.

l'actuariel : Pour beaucoup, Valeo reste un équipementier qui fabrique embrayages, bougies, alternateurs… Cela correspond-il toujours à la réalité ?

J.A. : Cela a bien changé ! Valeo a été une entreprise de mécanique, puis de mécatronique. On devient de plus en plus une société de logiciels. Notre force, c’est d’être capables de concevoir des technologies complexes associant de plus en plus ces trois composantes. Ces dernières années, Valeo a enregistré une croissance de l’ordre de 10 % par an, la plus forte de tous les équipementiers automobiles. Nous sommes devenus en 2016 le premier déposant de brevets en France. Mais le plus important, c’est que nos brevets se transforment en commandes : plus de 50 % des prises de commandes concernent des produits qui n’existaient pas il y a trois ans. Trois exemples : notre coentreprise avec Siemens créée il y a un an pour les véhicules électriques a engrangé 5,4 milliards d’euros de commandes depuis janvier et va devenir le leader mondial dans l’électronique de puissance ; sur le boosting 48 volts du véhicule électrique, nous ne sommes pas loin de 50 % du marché mondial ; et nous sommes le seul équipementier à avoir en portefeuille et à produire en série le lidar, un laser-scanner sans lequel il ne peut y avoir de véhicule autonome.

l'actuariel : Croyez-vous au développement rapide et à grande échelle du véhicule autonome ?

J.A. : Le monde automobile vit trois grandes révolutions et Valeo est au cœur de ces révolutions. La voiture électrique d’abord. Elle représente encore moins de 1 % du marché, mais elle va se développer alors que le diesel continuera de reculer. Moins de diesel, c’est plus d’électrique pour respecter les normes d’émissions de CO2. Dans dix ans, on estime que le véhicule électrique représentera plus de 10 % des nouveaux modèles vendus, davantage en Europe et en Chine.

Le véhicule autonome ensuite. Il s’agit là de le rendre possible par la technologie. Nous sommes le leader mondial sur les capteurs, indispensables à ces véhicules autonomes. Valeo a également pris 5 % du capital de la start-up Navya (minibus et taxis autonomes).

La mobilité digitale enfin. Les initiatives se sont multipliées, notamment pour le partage : Autolib’, Uber, Blablacar, la location de voiture de particulier à particulier Drivy. C’est un mouvement de société très puissant qui révolutionne le mode d’utilisation des véhicules et soulève de nombreux débats : va-t-on vers plus de partage ou pas, va-t-on acheter une voiture ou des services de mobilité ?…

l'actuariel : Quand ces trois marchés vont-ils décoller ?

J.A. : Je suis convaincu qu’ils décolleront, c’est déjà le cas pour la voiture électrique, mais je suis franchement incapable de vous dire à quel rythme pour le véhicule autonome. Va-t-il prendre cinq ans, dix ans ? Nous sommes là sur des changements sociologiques très profonds et, sur la mobilité digitale, c’est le comportement des gens qui est en jeu. Nous menons des analyses très poussées pour anticiper ces évolutions, qui auront un impact important sur nos marchés. Aujourd’hui, on ne voit rien de très significatif, ce qui ne veut pas dire que cela ne va pas arriver. Nous développons des produits pour faciliter l’autopartage. Par exemple, avec Capgemini, une clé virtuelle inBlue transmise de smartphone à smartphone, qui permet de géolocaliser et de démarrer la voiture.

l'actuariel : C’est la croissance de demain, pour Valeo ?

J.A. : Oui, ces trois révolutions vont nous occuper des années. Pour la partie moteur, quand on passe du thermique à l’hybride, on multiplie par deux le contenu potentiel par véhicule pour Valeo, par sept quand on passe à l’électrique. Et par dix quand on intervient dans l’assistance à la conduite pour le véhicule autonome ! Le potentiel est donc énorme. C’est pourquoi il faut beaucoup investir en R&D, à laquelle nous consacrons 11 % de notre chiffre d’affaires première monte. Je suis persuadé que ces trois révolutions permettront de réconcilier la ville et la voiture, qui reste le mode de déplacement le plus flexible. Sans mobilité, il n’y a pas de développement économique et vice-versa. Rien ne serait pire qu’une mobilité fossilisée, réduite aux transports en commun. Il faut faire coexister tous les modes, transports en commun, voiture, scooter, vélo... Les villes qui réussiront à optimiser et à fluidifier la mobilité auront un avantage compétitif.

l'actuariel : Le recrutement de compétences sur un marché concurrentiel n’est-il pas un frein à votre développement ?

J.A. : La seule chose qui limite notre croissance, ce sont effectivement les ressources humaines, même si nous sommes devenus de plus en plus attractifs. En R&D, Valeo est passé de 6 000 personnes en 2009 à 20 000 aujourd’hui, et on atteindra 30 000 dans les prochaines années, sur des profils où les compétences dans les logiciels sont très recherchées. Et nous sommes en concurrence avec d’autres équipementiers, les constructeurs automobiles, les sociétés de logiciels et les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft).

l'actuariel : Certaines évolutions, comme la voiture autonome, posent des problèmes d’assurance pour les biens et les personnes. Travaillez-vous déjà en amont avec les professionnels du secteur, les assureurs ?

J.A. : Oui, bien sûr, les juristes de Valeo participent aux groupes de travail sur ces sujets, en France, en Europe et dans le monde. L’objectif est de savoir, en cas d’accident, où se situe la responsabilité. Pour l’heure, il n’y a pas de règles. Tout repose sur la convention de Vienne sur la circulation routière [entrée en vigueur en 1977]. Elle stipule qu’un conducteur doit avoir la maîtrise de son véhicule, poser les mains sur le volant et regarder devant. On voit bien, avec la voiture sans volant ni pédales, que cette convention devra évoluer. Elle le fera au rythme de la technologie. Mais ni la réglementation ni les sujets de responsabilité ne seront un frein au développement des véhicules autonomes. Tous les pays ont compris qu’il y a là un enjeu industriel considérable et que leurs entreprises doivent être leaders dans ce domaine. Valeo a les autorisations pour tester ces véhicules dans tous les pays où il est présent.

l'actuariel : Valeo est-il une entreprise française ou un groupe mondial ?

J.A. : En 2008, 70 % de notre activité était européenne alors que l’Asie représentait déjà la moitié du marché automobile mondial. Il y avait là une déconnexion totale entre nos implantations et les marchés en croissance, sachant que la moitié de la croissance de l’industrie automobile se fait en Asie. On a rééquilibré nos implantations géographiques, notamment avec la Chine. Nous réaliserons bientôt 45 % de notre activité en Europe, 35 % en Asie et 20 % en Amérique du Nord. Nous avons également rééquilibré notre portefeuille clients.

Même si la France ne représente que 2 % du marché mondial, Valeo est français avec une forte base européenne. J’ai la conviction qu’une entreprise ne peut pas être apatride. Qu’est-ce qui fait que Valeo est une entreprise française alors que 85 % de nos clients et de nos actionnaires ne le sont pas ? Eh bien, c’est l’amour ! L’envie qu’une entreprise a de se reconnaître comme française et d’avoir une base industrielle française. On y a d’ailleurs énormément investi dans la modernisation de l’outil industriel. Les effectifs sont passés de 13 500 à 15 500 ces dernières années, on exporte 72 % de notre production et on y réalise 45 % de notre R&D. On a fait beaucoup pour redresser la rentabilité du site France, il faut poursuivre les efforts car elle y est inférieure à la rentabilité globale du groupe. Nos usines françaises doivent être aussi compétitives que les autres.

l'actuariel : Le gouvernement vient justement de définir une nouvelle politique industrielle. Quelles sont les pistes à suivre, selon vous, pour relancer l’industrie française ?

J.A. : Il n’est pas possible de séparer la compétitivité coût et hors coût. Il faut absolument poursuivre la baisse des charges sociales et investir massivement dans l’automatisation des usines, pas seulement dans les grands pays industriels, mais aussi dans les pays à bas coûts. Pour des questions de coûts salariaux dans le premier cas, de disponibilité de main-d’œuvre dans le second cas, comme en Chine ou en Europe de l’Est. Dans le même temps, Valeo s’inscrit dans des cycles d’innovations considérables et une entreprise ne peut pas se faire piéger dans des produits bas de gamme. Elle doit investir pour monter en gamme. Le crédit impôt recherche a été un formidable instrument pour localiser la R&D en France. Il y a des dizaines de milliers de start-up autour du secteur automobile.

l'actuariel : Les réformes économiques d’Emmanuel Macron sont-elles assez ambitieuses ?

J.A. : Rome ne s’est pas faite en un jour. Cela fait de nombreuses années que j’attendais une véritable politique d’adaptation du Code du travail aux réalités d’aujourd’hui et une baisse des impôts et des charges sociales. Ces réformes sont en cours et c’est cela qui est le plus important pour la compétitivité et l’attractivité de notre pays. C’est incroyable de voir à quel point la France a changé en quelques mois. Et je m’en réjouis.

  • 1954 : Naissance à Lyon
  • 1975 : École supérieure des mines de Paris
  • 1982 : Ingénieur à la direction générale de l’industrie de Lorraine
  • 1983 : Délégué général adjoint de l’Anvar en Lorraine
  • 1985 : Délégation à l’aménagement du territoire (Datar)
  • 1987 : Conseiller technique pour l’industrie au cabinet du Premier ministre Jacques Chirac
  • 1988 : Saint-Gobain, où il exerce plusieurs responsabilités jusqu’au poste de directeur général adjoint
  • 2009 : Directeur général de Valeo
  • 2016 : Président-directeur général de Valeo. Président de Mines ParisTech et coprésident du Club d’affaires franco-japonais. Administrateur de Veolia et de BNP Paribas.

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