Retour au numéro
Vue 245 fois
29 mai 2015

BIG DATA : Les actuaires en première ligne

Face à cette nouvelle révolution numérique, les professionnels de l’actuariat ont un rôle clé à jouer

Face à cette nouvelle révolution numérique, fondée sur des algorithmes complexes, qui tend à se développer dans tous les secteurs d’activité, les professionnels de l’actuariat ont un rôle clé à jouer. 

 

C’est peu dire que, depuis dix-huit mois, les débats sur le Big Data se sont multipliés au sein de l’Institut des actuaires. Ceux-ci sont relayés par le groupe de travail créé et dirigé par Florence Picard, présidente de la commission scientifique de l’Institut et initiatrice d’un grand nombre de travaux autour de cette problématique. Il est vrai que le Big Data a tout pour intéresser le secteur de l’assurance et plus spécifiquement les actuaires puisque son enjeu repose sur d’énormes volumes de données numériques issues de l’ensemble de nos activités digitales : de la dématérialisation d’un contrat au commentaire sur un réseau social. Et il s’appuie sur des modèles mathématiques familiers aux professionnels de l’actuariat et des statistiques. Taoufik Amri, normalien et docteur en physique quantique, explique que des trois V qui définissent habituellement le Big Data, deux d’entre eux, le volume et la vélocité, « ne représentent pas une réelle nouveauté pour les actuaires et les Quants. Ils ont toujours eu des volumes importants de données pour modéliser les risques et une vélocité très élevée en finance de marché dont la parfaite illustration est le le trading haute fréquence. En revanche, ils exploitent encore très peu le troisième V, la variété, et c’est là que réside la richesse des Big Data ». Si les assureurs ont pour le moment montré peu d’appétence pour ce troisième V qui englobe les données non structurées (mails, photos, tweets…), c’est aussi parce qu’ils n’ont pas encore exploité toute la richesse des données structurées dont ils disposaient en interne ou en externe. Un article publié par la revue américaine The Actuary Magazine* rappelle d’ailleurs toutes les sources de données à la disposition des assureurs pour faire du Big Data. Et si certaines données, comme les résultats des tests médicaux ou les fichiers de Sécurité sociale, ne sont pas publiques en France, beaucoup d’autres sont d’ores et déjà à la disposition des assureurs français (comme les contenus des contrats d’assurance-vie de leurs clients, les fichiers de cartes grises ou les statistiques sur les ventes de médicaments). La raison de cette prudence tient aussi à la réglementation particulièrement stricte en France, où la Cnil n’hésite pas à retoquer des projets attentatoires à la vie privée.

 

Pour Florence Picard, la réglementation doit être un catalyseur et non un frein. Et il est impératif que les entreprises européennes participent à l’exploration de ce nouveau monde des données. Car, si elles ne s’y engagent pas, d’autres n’hésiteront pas à le faire : « Dans le monde actuel d’ouverture des données, il faut s’ouvrir également sinon nous allons perdre des opportunités de marché et nous serons dominés par les acteurs qui ont accès à ces données. L’Europe en est consciente et il ne faut pas être empêché par la “privacy”, par le principe de précaution et l’illusion du risque zéro. Car, aujourd’hui, il n’est plus possible d’être dans l’illusion du risque zéro. » Les rédacteurs de The Actuary Magazine vont encore plus loin. Pour eux, les assureurs doivent changer leur vision de la technologie. Ne plus en faire un outil de support au back-office mais la considérer comme un différenciateur stratégique. Et ils conseillent de prendre exemple sur les Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon), qui ont placé l’expérience utilisateur au centre de leur stratégie.

Une opportunité pour les actuaires

Pour Olivier Sorba, actuaire agrégé IA, directeur des risques et du contrôle interne de Lagardère, les actuaires ont une opportunité à saisir. « Ils ne doivent pas se laisser cantonner à mouliner des chiffres pour un objectif réglementaire. Ils sont préparés au Big Data. Ils ont les armes et peuvent beaucoup apporter. »

Florence Picard estime que le secteur des assurances avec ses fondements de mutualisation et de quantification des risques peut même servir de modèle. Là encore, elle n’hésite pas à faire quelques propositions audacieuses : «  Dans le secteur de l’assurance, mais c’est aussi vrai dans le secteur bancaire, il s’agit de prendre en compte le risque, et d’en accepter un peu en le quantifiant de façon à pouvoir agir et à le garantir. Cette mutualisation, cette quantification des risques, cette manière de les appréhender en les acceptant, c’est l’essence même du métier d’actuaire. Et c’est une approche unique qui n’est absolument pas partagée par les autres métiers. Contrairement au secteur industriel, nous ne sommes pas dans un monde de fautes. Nous sommes dans un monde qui accepte l’aléa de la vie, les risques de l’action. Et dans ce monde, l’actuaire a vraiment quelque chose à apporter. Pour cela, il faudrait que les pouvoirs publics étendent à d’autres domaines que l’assurance l’approche en trois piliers que l’on trouve dans Solvabilité II.  »


À côté de ce modèle d’approche des risques, non plus seulement par les assureurs mais par la société dans son ensemble, deux grands sujets de réflexion se détachent : la démutualisation et le risque de réidentification des données. Risque qui permet de retrouver des données sensibles et qui in fine par recoupement d’informations permet d’identifier une personne. Et là encore, Florence Picard n’hésite pas à faire des propositions : « Ce risque de réidentification, nous pouvons le contrôler et le limiter mais pas le supprimer. Nous pouvons accepter une Value at Risk sans doute plus petite que celle que nous acceptons dans le monde de l’assurance, mais elle permettrait de renverser la charge de la preuve. Cette manière de faire pourrait être auditée par un organisme de régulation et nous pourrions nous appuyer sur la méthodologie que nous avons pour Solvabilité II. Au lieu de tout interdire avec quelques dérogations, comme c’est le cas aujourd’hui, cette quantification du risque permet une utilisation des données qui responsabilise les acteurs et leur donne la capacité de communiquer avec les clients. » Cette vision, fruit de la réflexion du sous-groupe  « éthique et normes » du groupe de travail Big Data, Florence Picard espère bien la faire passer auprès des pouvoirs publics.

Enjeux politiques

Quant à la problématique de la démutualisation, c’est un sujet qui divise. Pour beaucoup d’actuaires, comme Renaud Dumora, directeur général délégué de BNP Paribas Cardif, l’industrie n’a aucun intérêt à ce qu’elle se produise. Florence Picard en est assez convaincue, avec aussi un bémol : « Dire que les assureurs veulent avoir les data pour segmenter plus finement, c’est faux. L’intérêt des assureurs est d’avoir la mutualisation la plus large possible, celle qui est la plus confortable en termes de prévision de risques. S’ils étaient amenés à segmenter, ça serait sous la pression des clients. Mais la démutualisation entraînerait un risque d’exclusion et aboutirait à des prix tellement élevés qu’ils deviendraient insupportables pour certains consommateurs. C’est un problème politique et qui ne dépend pas des actuaires. » Taoufik Amri, lui, n’est pas totalement de cet avis : « Demain, les actuaires définiront des mutualités de risques à l’aide d’algorithmes de segmentation non supervisés qui seront alimentés par des données comportementales. » Le débat est loin d’être clos. D’ores et déjà, d’autres pans de l’assurance comme celui de la santé et surtout de l’automobile font partie des réflexions des actuaires. « Il va y avoir des mouvements très importants sur le marché de l’automobile avec les voitures autonomes, qui entraînent des interrogations sur la responsabilité, annonce Florence Picard. Ce sont de nouvelles perspectives de marché auxquelles doivent penser les actuaires. C’est pourquoi il leur faut être extrêmement flexibles. » Enfin, si Florence Picard voit dans le Big Data un immense champ des possibles pour les actuaires, elle met en garde sur les risques de cette technologie : « Avec beaucoup de data, il est possible de faire beaucoup de choses. Mais attention à l’algorithme “sauvage”. »

[traitement;requete;objet=article#ID=993#TITLE=Une nouvelle appréhension des données]

* « Big Data : what is it ? How is it collected and how might life insurers use it ? », in The Actuary Magazine, Déc 2013/Janv 2014, Vol. 10, issue 6.