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11 mars 2020

Compensation carbone, un jeu de dupes ?

Face à l’urgence climatique, les promesses de neutralité carbone et d’équilibrage des émissions se multiplient. Reste qu’en l’absence d’encadrement et de transparence, l’efficacité de la compensation carbone n’est pas toujours avérée.


« Paris 2024 s’est engagé à compenser intégralement les 1,5 million de tonnes de carbone liées à l’événement des JO. »

C’était au Grand Palais, à Paris, en février, lors de Change Now, un événement sur les dernières innovations pour lutter contre le changement climatique. À cette occasion, Tony Estanguet, l’ancien champion du monde de canoë aujourd’hui président du comité d’organisation, confirmait lui aussi sa volonté d’avoir en partie recours à la compensation pour que les Jeux olympiques atteignent la neutralité carbone.

« Compensation carbone » : à l’heure de l’urgence climatique, l’expression s’invite partout, lors de l’achat d’un billet d’avion ou sur les publicités des entreprises qui promettent de contrebalancer leurs émissions. Certes, la méthode n’est pas nouvelle. Née dans les années 1970, la compensation sous forme volontaire a pris son envol à l’aube du XXIe siècle, à l’époque du protocole de Kyoto, tandis que se formaient des marchés institutionnels comme le mécanisme de développement propre (MDP). Aujourd’hui, cependant, elle revient en force. Quelle crédibilité lui accorder ? Peut-on se satisfaire de cette solution, que d’aucuns qualifient de « fuite en avant », au risque de reporter de meilleures décisions à plus tard ?

La première polémique porte donc sur la possibilité « d’équilibrer ses émissions » en finançant un projet d’évitement, de réduction ou encore de séquestration des émissions de CO2. Les entreprises, les particuliers ou les collectivités acquièrent en effet des « crédits carbone », dont l’unité correspond à une tonne équivalent de CO2 évitée par leurs projets. Ces derniers sont menés dans trois grands domaines : la foresterie, les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique. Ils peuvent consister, par exemple, à soutenir de l’agroforesterie familiale ou à remplacer une centrale thermique au charbon par une petite usine hydroélectrique. Le lieu où est émis le CO2 n’a pas d’importance. Ainsi, les projets peuvent être menés dans le monde entier, même si une large part d’entre eux sont réalisés dans les pays du Sud en vue d’intégrer une composante humanitaire. Cette tendance fait dire à certains que la compensation constitue avant tout un moyen pour les pays développés de se donner bonne conscience, même si d’autres experts la considèrent au contraire comme un outil crucial de redistribution des flux financiers vers les pays qui en ont le plus besoin.

Réduire avant de compenser

Les débats vont même plus loin et mettent en lumière la confusion intrinsèque de l’idée même de « compensation ». Depuis près de 15 ans, des voix s’élèvent pour rappeler qu’elle devrait uniquement concerner les émissions réellement incompressibles. Dans une tribune publiée en juin 2019, intitulée « Les compensations carbone ne nous sauveront pas », l’ONU Environnement mettait en garde contre l’illusion générée par ce système. « Si nous voulons réellement éviter des changements planétaires catastrophiques, nous devons réduire nos émissions de 45 % d’ici à 2030, soulignait l’institution. Et les projets de compensation de carbone ne seront jamais suffisants si des centrales à charbon continuent par ailleurs d’être construites, si des voitures continuent d’être achetées et si la population mondiale croissante continue de consommer comme elle le fait aujourd’hui. » Sans compter qu’il reste compliqué de vérifier que la compensation est systématiquement liée à une réduction d’émissions. Pour estimer le sérieux d’un projet de compensation, Hervé Lefebvre, chef du service climat de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), rappelle que quatre conditions doivent être réunies : « Le projet doit être additionnel – autrement dit, il n’aurait pu voir le jour sans le financement issu de la vente des unités carbone –, les émissions évitées liées au projet doivent être “ mesurables et permanentes ”, le projet doit être vérifié régulièrement par un tiers indépendant et les crédits délivrés doivent être uniques. »

Les divergences concernent aussi la sémantique. De plus en plus de cabinets et d’associations militent pour que le terme de « compensation » soit remplacé par celui de « contribution ». « Compenser, c’est annuler. Et donc cela tend à inhiber l’action, certains pensent même que cela leur donne le droit d’émettre. Il y a une confusion dans les termes, estime ainsi

Augustin Fragnière, chercheur à l’université de Lausanne, dans le journal suisse Le Temps. Il faut parler de “ contribution ” plutôt que de “ compensation ”, parce que nous n’annulons pas notre solde de cette manière, surtout à un prix très bas. De même que nous n’atteignons pas ainsi la “ neutralité ” carbone, comme ces expressions le font croire. » À ce titre, Ryanair vient d’être sanctionnée par l’agence de contrôle de la publicité britannique. Cette dernière a estimé que la compagnie low cost trompait les consommateurs par une campagne mettant en avant sa future neutralité carbone sans que celle-ci ne soit étayée par des données claires.

Une disparité dans le calcul des émissions

Compte tenu de la diversité des acteurs et des projets, les méthodes utilisées dans les modèles de compensation peuvent être très différentes. À elle seule, l’ONU en recense d’ailleurs entre 200 et 250. « Des divergences sont observées sur les hypothèses retenues pour le calcul des émissions de gaz à effet de serre qui doivent être compensées par l’acheteur, ou encore sur les critères de sélection des projets permettant la compensation », souligne l’Ademe sur son site web. À cela s’ajoutent des différences concernant les méthodes de suivi et les critères de vérification des émissions effectivement évitées.

Pour crédibiliser ces démarches, certains labels ont émergé, comme Gold Standard développé par le WWF, ou le Verra (du nom d’une organisation américaine fondée en 2005 par des entreprises pour aider à réduire les émissions), avec des critères stricts en termes de méthode, de suivi de projet et d’exigences humanitaires et sociales. L’ONU s’appuie sur ces labels, tout comme certains acteurs du marché de la compensation carbone volontaire. Certains pays ont également développé depuis 2010 leurs propres standards nationaux. En Europe, I4CE, un think tank cherchant à faire avancer l’action contre le changement climatique, en a dénombré neuf, parmi lesquels Moor Futures en Allemagne ou Woodland Carbon Code au Royaume-Uni. Mais, dans leur cas aussi, les méthodes sont hétérogènes. Par exemple, si tous tiennent compte du paramètre de l’additionnalité des projets, les critères retenus sont très divers. La France s’est quant à elle dotée du label Bas Carbone en 2019. Celui-ci recouvre des projets aussi bien de séquestration carbone (projets forestiers, plantation de haies, mise en place de couverts permanents dans le secteur agricole, etc.), que de réduction d’émissions en France ou de déforestation évitée à l’international. Selon Patrick Falcone, adjoint au directeur de l’Office national des forêts (ONF), « ce label est un gage vis-à-vis du financeur », précisant qu’il a été validé par le ministère de la Transition écologique et solidaire. Cet ingénieur forestier juge cette méthodologie sérieuse : « Pour tenir compte des éclaircies, des accidents de vie sur les peuplements, par exemple, nous pratiquons une décote sur le carbone attribué. »

Une additionnalité difficile à démontrer

« Lorsque l’on passe par un projet certifié par un label, nous pouvons être à peu près sûrs que la réduction des émissions a bien lieu, car nous savons la quantifier », estime Claudine Foucherot, experte en carbone chez I4CE. « L’intérêt d’une méthode approuvée est effectivement de remettre en question l’additionnalité du projet de compensation », ajoute Renaud Bettin, expert en neutralité carbone chez Carbone 4, un cabinet de conseil indépendant spécialisé dans l’adaptation au changement climatique, même si, tempère-t-il, « ces cadres n’enlèvent pas complètement le niveau d’incertitude sur les chiffres ». L’additionnalité – l’un des critères majeurs permettant de mesurer la réduction des émissions permise par le projet financé – est souvent difficile à démontrer. Ainsi, en mars 2016, l’Öko-Institute, institut allemand de recherche sur l’environnement, après avoir mené pour la Commission européenne une évaluation de l’intégrité environnementale des projets du MDP, avait conclu à la non-additionnalité des projets liés aux énergies renouvelables et à une surestimation de la baisse des émissions.

De nombreux spécialistes estiment qu’il ne faut pas pour autant nier l’efficacité de la compensation. Dans le secteur de l’agriculture, par exemple, où le stockage de CO2 dans les sols pourrait être particulièrement élevé en France, ils estiment que de nombreux projets domestiques pourraient avoir un impact sur la réduction des émissions. « Dans la situation actuelle, les agriculteurs ne gèrent pas suffisamment les haies, ce qui engendre une dégradation et des émissions de CO2. À l’inverse, lorsqu’elles sont bien gérées, elles stockent du carbone, insiste Claudine Foucherot, qui a travaillé sur la méthodologie du label Bas Carbone. C’est la différence entre ces deux cas de figure qui est calculée. Le scénario de référence est forcément hypothétique, puisque c’est une projection de ce qui se passerait si nous ne mettions pas en place le projet. »

La construction des scénarios

De manière plus globale, le scepticisme de certains experts provient de la nature même des scénarios sur lesquels sont érigés ces modèles. « Le niveau de rigueur scientifique derrière ces modèles est celui d’une voyante avec sa boule de cristal, déplore Sylvain Angerand, coordinateur des campagnes chez Canopée. Les crédits carbone générés sont basés sur l’écart entre ce qui arrive vraiment et ce que les porteurs de projets avaient mis dans leur projection. Aucune projection, même avec les hypothèses les plus élaborées, ne peut se prévaloir d’être prédictive et ce, peu importe la qualité du modèle ou des audits. » De son côté, Philippe Quirion, directeur de recherche au CNRS et président du Réseau Action Climat France concède qu’« il est très compliqué de tenir compte de tous les paramètres. C’est le cas par exemple dans un projet lié à l’électricité, où les prix du gaz et du charbon – très volatils – vont déterminer le montant des réductions d’émissions entraînées par un projet d’énergies renouvelables ». De surcroît, ces modèles peuvent occasionner des dérives si, pour générer plus de crédits, l’on noircit le tableau des prévisions. Bien souvent, « l’entité qui finance le projet et qui bénéficie des crédits carbone a intérêt à gonfler la réduction des émissions », prévient Philippe Quirion, car, précise-t-il, « la rémunération est le prix de la tonne multiplié par le nombre de tonnes économisées ».

En outre, la compensation peut avoir des conséquences désastreuses sur le plan éthique. « Les gens sont parfois empêchés de s’installer pour défricher un lopin de terre, ce qui revient, sur le terrain, à entraîner des problèmes alimentaires pour les habitants, pour que d’autres dans les pays riches puissent prendre l’avion et compenser leur départ en vacances », relève Sylvain Angerand. Ainsi, opter pour des projets labellisés n’est pas toujours un moyen de désarmer les critiques sur la démarche de compensation carbone. L’idée selon laquelle une initiative non certifiée ne rime pas forcément avec absence de qualité se fait d’ailleurs de plus en plus entendre chez les porteurs de projet. « Gold Standard, Verra et, depuis peu, le label Bas Carbone français restent les outils les plus robustes pour évaluer l’impact d’un programme de calcul de réduction d’émissions et flécher le financement », appuie Claudine Foucherot, même si, reconnaît-elle, « ne pas obtenir de certification ne fait pas forcément du projet un mauvais projet en soi ». Certains acteurs de terrain, dans le domaine forestier notamment, dénoncent quant à eux le coût prohibitif des certifications qui, conjugué à une rémunération trop basse de leurs projets, les empêche de couvrir leurs frais. Nombre d’entre eux militent pour que leurs projets ne soient plus bradés, mais payés à leur juste valeur.

Mesurer l’impact des aléas climatiques

De tous les modes de compensation, la forêt reste reine puisque deux tiers des projets choisis visent à reboiser. Alors que c’est aussi le mode le plus contesté. Scientifiques et experts tirent la sonnette d’alarme pour rappeler que la compensation par la reforestation n’est pas garantie à 100 %. En effet, si les crédits carbone sont vendus comme permanents, la forêt, elle, risque à tout moment de partir en fumée et de relâcher son stock dans l’atmosphère. Avec le changement climatique, les forêts sont plus vulnérables aux feux, aux insectes et aux maladies. Ainsi, si les températures sont trop élevées, « les forêts ne jouent plus le rôle de stockage de carbone. Au contraire, elles en émettent au lieu d’en absorber », a encore récemment prévenu lors d’une conférence le climatologue Robert Vautard, à la tête de l’Institut Pierre Simon Laplace. Certes, les modèles de certification proposent des « fonds d’assurances » pour tenir compte de ces aléas. Plusieurs cas de figure existent : en France, des décotes de la valeur du crédit carbone sont appliquées en fonction du risque. À l’international, une partie des crédits est mise en réserve dans un fonds de garantie, lequel peut être utilisé en cas de problème, comme un incendie, sur un projet. Toutefois, certains experts estiment qu’il demeure très difficile, voire impossible, de mesurer l’impact à long terme de ces phénomènes sur le terrain. « Dans le cas de la forêt, on peut estimer un pourcentage de destruction basé sur des incendies passés, mais aurait-on réellement pu prévoir l’ampleur des feux auxquels nous assistons en Australie, par exemple ? Comment faire preuve de fiabilité alors que le changement climatique va développer les incendies de forêt, avec une ampleur qu’il est difficile de déterminer aujourd’hui ? », avance Philippe Quirion. Enfin, au-delà des modèles, certains craignent surtout qu’avec la compensation, la forêt soit perçue uniquement sous le prisme du carbone. Au risque d’oublier qu’il importe aussi d’en préserver la biodiversité et d’améliorer les sols… « Des certifications de projets de reforestation existent ou vont émerger pour garantir la pérennité des arbres plantés, mais celles-ci s’intéressent généralement peu au contexte de déforestation locale et à la cohérence globale des actions », pointe Charlotte Meyrueis, directrice de l’association de préservation des écosystèmes forestiers Coeur de forêt. À cet égard, le collectif All4trees envisage de proposer une nouvelle grille d’évaluation garantissant une démarche plus holistique. Par exemple, « éviter de financer 100 000 arbres plantés quand, dans la même zone, aucune action n’est menée pour lutter contre l’abattage de 100 000 arbres. Il faut toujours privilégier la lutte contre la déforestation ».

Un marché en manque de transparence

En attendant, les projets de compensation continuent de profiter à un secteur d’activité : celui des experts en bas carbone et des courtiers. Pour compenser leurs émissions, la plupart du temps, le particulier ou l’entreprise ont recours aux services d’un intermédiaire en lien avec des porteurs de projets à financer. Grâce à l’essor de la demande, le nombre de ces acteurs, dont les profils sont variés, se multiplie. Ainsi, se rencontrent aussi bien des entreprises spécialisées – qui effectuent des bilans carbone, de la vente de crédits et du développement de projets – que de simples courtiers, dont certains sont des traders de matières premières. Cette intermédiation sur un marché non régulé n’est pas sans conséquence, puisqu’elle engendre parfois une déconnexion entre les entreprises et les projets de terrain. Autre grief : l’opacité qui règne autour des marges pratiquées par certains courtiers sur la vente de crédits.

Pour gagner en légitimité, certaines entreprises se rapprochent notamment de l’organisation à but non lucratif International Carbon Reduction and Offset Alliance (Icroa), qui édicte une charte des bonnes pratiques. Si elle ne rassemble pour l’heure qu’un petit groupe de sociétés, une dizaine frappent aujourd’hui à sa porte. D’autres initiatives, encore marginales, émergent ici et là. Certaines plateformes comme ClimateSeed, lancée par BNP Paribas avec le professeur Muhammad Yunus, père du microcrédit, indiquent ouvertement pratiquer une marge fixe de 15 % sur leurs transactions.

Si pour certains la compensation carbone présente trop de biais pour être efficace, d’autres experts veulent y voir un outil perfectible à une époque où la transition écologique va nécessiter d’énormes financements. Faire preuve de la plus grande transparence possible, notamment sur la mesurabilité et l’additionnalité des projets, et encadrer les prix en les tirant vers le haut sont des préalables nécessaires à une évolution dans le bon sens. Nombre d’organisations (Carbone 4, All4trees…) travaillent d’ailleurs à de nouveaux référentiels plus cohérents. Ces conditions réunies, la compensation carbone peut être un levier financier intéressant. Preuve en est : « En une dizaine d’années, l’ONG Geres a levé plus de 5 millions d’euros en vendant des crédits carbone, une somme qu’il serait difficile d’obtenir auprès de fondations ou d’organismes internationaux », reconnaît Renaud Bettin. Selon lui, ce mécanisme de financement est « nécessaire pour accélérer la transition au niveau financier avec un impact notamment sur la vie des habitants du Sud et les filières agricoles qui se transforment ». Mais là encore, à condition que les intermédiaires et les acheteurs jouent le jeu.