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18 décembre 2018

Les français et l'argent - Je t'aime, moi non plus

 Les Français n’ont jamais été les champions des placements à risque et cette tendance à l’épargne de précaution s’est encore accrue récemment. Héritage culturel, facteurs institutionnels, raisons purement économiques… Les explications ne manquent pas, les paradoxes non plus.


 Un peu moins de 8 % des Français détiennent des actions en direct (sondage Kantar TNS pour l’AMF) et leur « placement » préféré est désormais le compte courant : 38 milliards d’euros de collecte sur les neuf premiers mois de l’année (contre 18 milliards au total en 2014), soit un encours bientôt proche des 550 milliards. L’engouement est le même pour le livret A, malgré une décollecte en octobre, sans doute liée aux inquiétudes sur le pouvoir d’achat. Même l’inflation ne parvient donc pas à changer les habitudes peu audacieuses des Français en termes de placements : quand elle redémarre, « les ménages renforcent leur épargne de précaution afin de faire face à des dépenses dont la valeur, en prix courant, sera amenée à augmenter », note le Cercle d’épargne dans sa lettre mensuelle d’octobre 2018. Seule la petite percée des unités de compte par rapport à l’écrasante prédominance des fonds euros dans l’assurance-vie dément légèrement la tendance.

Certes, les Français peuvent bien disposer comme bon leur semble de leur pécule. Reste que ces sommes colossales sont autant de ressources qui n’irriguent pas l’économie du pays. Le gouvernement souhaiterait d’ailleurs les orienter vers les entreprises et surtout les PME. C’est même l’un des objectifs de la loi Pacte. Mais, pour combattre un phénomène, mieux vaut en connaître les causes. Or quiconque se penche sur la question de la relation des Français avec leur argent est aussitôt noyé sous un flot d’enquêtes, de pourcentages, de graphiques et de questionnements. Avec presque toujours le même diagnostic final : les Français sont décrétés « paradoxaux ». Ils se montrent à la fois insouciants et inquiets, ils se disent incapables de faire face à un imprévu financier, tout en étant de bons épargnants ; ils craignent de manquer d’argent à la retraite mais ne prennent pas les mesures appropriées pour la préparer.

Bref, si l’on s’en tient à ce qu’ils déclarent, difficile de trouver un fil directeur dans toutes ces contradictions. La première tentation est souvent d’aller chercher des raisons d’ordre culturel.

Paradoxes culturels et historiques

« Historiquement, l’argent n’a pas bonne presse en France, avance une étude de la société Sociovision intitulée “L’argent, mal-aimé des Français ?”. La défiance qu’il suscite est le résultat, un peu paradoxal et très particulier, de la convergence entre deux cultures différentes sinon opposées dans leurs fondements : la tradition catholique d’abord (“Nul ne peut servir deux maîtres : Dieu et l’argent”), qui voit la recherche de l’argent comme un asservissement dangereux ; la pensée marxiste ensuite, selon laquelle on ne peut devenir riche qu’en exploitant le travail d’autrui sans le payer à son juste prix. » Le philosophe Pascal Bruckner convoque lui aussi l’héritage du catholicisme pour expliquer cette hostilité à l’argent. Mais, selon lui, l’héritage aristocratique joue également un rôle qui nous mène bien loin de la pensée marxiste : « L’aristocrate dépense mais ne travaille pas. Il y a une idée très forte en France que le travail est dégradant et on ne voit pas que le travail émancipe, comme l’ont dit Hegel et Marx1. » Même association chez Roger-Pol Droit2, également philosophe, entre « un vieux fond catholique de défiance envers l’argent » et une singularité française « d’accepter la richesse patrimoniale, héritée, et d’être réticent envers la richesse acquise ». Résultat : « Détenir des titres est moins bien vu (…). Dans l’imaginaire français, gagner vite et beaucoup paraît condamnable. » Est-ce tout ? Non, l’idéal républicain a aussi sa part, toujours selon Pascal Bruckner : « Ce que les Français récusent, c’est moins l’opulence que son inégale répartition, c’est l’injustice qui ne récompense pas le mérite mais dévolue les plus gros revenus à ceux qui sont bien nés ou bien placés. »

Dieu et Marx, l’aristocratie et la République… Chercher à expliquer un paradoxe en fait à l’évidence surgir bien d’autres. Faut-il pour autant balayer ces explications ? Certes non, mais elles ne semblent pas tout à fait épuiser le débat. Elles ont, en outre, le don d’irriter ceux qui mettent en avant des facteurs beaucoup plus concrets pour rendre compte du comportement des Français.

Premier des facteurs récents : l’impact des deux crises de 2002 et 2008. « Elles ont invalidé le discours commun qui veut que la Bourse soit toujours gagnante au long terme. C’est la première explication à la division par deux de la part des ménages détenant un actif boursier entre 2008 et 2018, signale Alain Tourdjman, directeur des études et de la prospective du groupe BPCE. Et là, c’est davantage d’aversion à la perte que d’aversion au risque qu’il faut parler ! » La crise de 2008 a également nourri un sentiment de grande amertume sur le fonctionnement même des marchés (Lire « La finance au service de l’intérêt général »). Autre facteur déterminant : la très longue période de baisse des taux, qui a valorisé l’immobilier et l’assurance-vie, via l’obligataire. « Or cette baisse a été particulièrement importante en France car on partait de plus haut », poursuit-il.

L’État aux origines de l’épargne

« Il n’y a pas d’explications uniquement culturelles qui soient vraiment valables, renchérit Patrice Baubeau, historien de l’économie et maître de conférences à l’université Paris-Nanterre. C’est un peu facile et c’est faire fi de toute l’action de l’État pour orienter le comportement des Français. » Une action qui ne date pas d’hier, puisqu’elle remonte à avant la Révolution. « La première initiative de l’État a été d’inciter le peuple à faire des économies, indique Jeanne Lazarus, sociologue et chargée de recherche au CNRS3. Cela exigeait d’abord de séculariser les pratiques économiques et de considérer que le futur pouvait faire l’objet de calculs : pour que l’épargne populaire se mette en place, les financiers de l’époque ont dû mettre fin à la rivalité avec la Providence. Auparavant, seul Dieu pouvait décider de l’avenir des hommes. Faire de l’épargne une règle de l’économie domestique, c’était enfin autoriser les hommes à planifier le futur. Cette laïcisation du lien à l’argent a également permis de dissocier l’acte d’épargner de l’idée d’avarice, condamnée par l’Église. » En 1755, l’article sur l’épargne de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert témoigne de cette démarche par ailleurs tout à fait intéressée. Son auteur, Joachim Faiguet de Villeneuve, était en effet l’un des inspirateurs de la Caisse d’épargne. « Faiguet et les financiers de l’époque avaient la volonté politique d’associer l’épargne populaire au crédit public. Avec eux, l’épargne acquiert sa dimension financière et devient une affaire d’État », poursuit Jeanne Lazarus. Faiguet ne ménage pas ses efforts pour rallier à sa cause : « Il n’est peut-être pas de peuple aujourd’hui moins amateur ni moins au fait de l’épargne que les Français ; et en conséquence, il n’en est guère de plus agité et de plus exposé aux chagrins et aux misères de la vie. » Il faut attendre la monarchie de Juillet et le Second Empire pour que les institutions d’épargne et de prévoyance s’installent vraiment, et surtout la IIIe République pour que la « propagande » prenne une nouvelle dimension. « Les instituteurs faisaient ouvrir des livrets de Caisse d’épargne aux enfants, qu’ils remplissaient centime après centime. Les exercices de mathématiques étaient souvent centrés sur les taux d’intérêt et les économies », précise Jeanne Lazarus.

Les limites des stratégies nationales…

Attention pourtant, si les Français sont encouragés à placer leurs économies, ils ne le sont en aucun cas à prendre des risques. « Il y a un schéma typiquement français où l’État a toujours pris en charge et garanti la valeur nominale de la monnaie, rappelle Patrice Baubeau. Ce n’est pas tout : l’épargne réglementée (Livret A, LDDS et PEL notamment), l’assurance-vie et l’immobilier ont toujours bénéficié d’incitations fiscales particulières. » Résultat : une distorsion de concurrence organisée par les institutions, en défaveur de l’investissement en actions. De quoi remettre en question cette « aversion au risque » dont les Français seraient affectés comme d’une maladie. « Cette aversion ne peut se comprendre sans tenir compte des spécificités de l’épargne en France, complète Alain Tourdjman. La double protection par les taux et la fiscalité dont ont joui les livrets, l’épargne logement ou l’assurance-vie n’ont guère incité à se confronter au risque, les arbitrages pouvant raisonnablement se limiter au couple taux-durée, par opposition au triptyque traditionnel taux-durée-risque. »

D’où l’échec de l’État, dans les années 1960, pour tenter de rapprocher l’épargne des circuits de l’économie. « En outre, la France était un pays très inflationniste jusque dans les années 1980. Même avec le PEA, outil grand public pour investir en Bourse, les Français n’ont pas vu l’intérêt de quitter le confort de l’épargne réglementée », indique Olivier Feiertag, professeur d’histoire économique à l’université de Rouen. Dans ces conditions, le faible niveau d’éducation financière des Français ne semble guère étonnant. « Pourquoi chercheraient-ils à en savoir plus sur un sujet qui ne les concerne que très peu ? La stratégie nationale d’éducation financière lancée par le gouvernement en 2016 pourrait donc prendre un peu de temps avant d’avoir des résultats », note Olivier Feiertag. Effectivement, il y a du travail… Seuls 35 % des Français se déclarent optimistes en matière d’épargne, loin derrière la moyenne européenne, qui grimpe à 49 % (BlackRock, Global Investor Pulse 2017). Par ailleurs, la France se classe à la dernière place dans la compréhension des concepts financiers, derrière l’Italie et le Portugal, selon l’étude Allianz « Argent, culture financière et risques à l’ère digitale », publiée début 2017. Toutefois, les autres pays n’ont pas de quoi pavoiser non plus : « Le niveau de connaissances des Européens est inquiétant », note l’étude d’Allianz : seules 28 % des personnes interrogées comprennent par exemple le concept de diversification des risques. Ultra-protégés voire déresponsabilisés, les épargnants français n’ont donc jamais eu à se confronter à l’univers du risque propre aux marchés. Cette particularité n’est pas le seul fait des institutions monétaires. Le modèle français de protection sociale contribue également à éloigner ses bénéficiaires des inquiétudes liées au financement de la retraite, de la maladie et de l’éducation. Ainsi, 50 % des Français considèrent que l’État est responsable du revenu qu’ils toucheront à la retraite, soit la plus forte proportion enregistrée en Europe (BlackRock). « Avec de telles assurances, on peut même s’étonner que les Français aient toujours été de si bons épargnants », remarque Jeanne Lazarus. Sauf que, toutes les enquêtes le montrent, ce paradigme de l’État providence s’effrite d’année en année, et ce délitement va de pair avec une montée quasi irrationnelle du pessimisme. Le rapport « Lignes de faille », réalisé par France Stratégie fin 2016, est particulièrement révélateur de cette tendance. Son grand intérêt : comparer les réponses des Français à la réalité des chiffres sur six thèmes, dont « riches et pauvres », « ascension sociale et déclin » ou encore « emploi et chômage ». Résultat : « Dans chaque domaine, nous avons rencontré un même hiatus entre, d’un côté, des perceptions ou des représentations collectives particulièrement sombres, et, de l’autre, des chiffres qui, pour être souvent insatisfaisants, ne justifient pas à eux seuls une telle noirceur. L’écart entre perceptions et chiffres est à la fois quasi général et considérable », commente Jean Pisani-Ferry, qui était alors commissaire général de France Stratégie. Exemple ? Neuf Français sur dix se montrent personnellement préoccupés par la pauvreté, et un sur trois se sent directement concerné par le risque de devenir pauvre dans les cinq prochaines années. Un record par rapport à tous les autres Européens, alors que le taux de pauvreté reste moins important en France que dans la plupart des autres pays. « C’est un fait : les Français portent sur eux-mêmes un regard excessivement noir, et sont exceptionnellement pessimistes quant à l’avenir », conclut Jean Pisani-Ferry. Or, pour France Stratégie, c’est bien la perte de confiance en nos institutions qui est à la racine du problème : de statut très divers (entreprises, services publics, école, assurances sociales, État régalien, démocratie représentative), nos institutions collectives « sont aujourd’hui à la peine, incertaines de leur rôle, et parfois en échec ». Elles créent des divisions d’autant plus douloureuses que l’histoire de la France est « attachée à l’idéal d’une communauté nationale unitaire, d’une République indivisible. (…) C’est donc notre contrat social qui est en cause ».

Les Français, l’argent et le bonheur…

L’étude « Les Français, le bonheur et l’argent », sortie en mai 2018 et réalisée par l’équipe du Centre pour la recherche économique et ses applications (Cepremap), confirme que les Français sont en déficit chronique de bonheur et clairement ceux qui se déclarent les moins heureux de tous les Européens.

« Mais le résultat le plus surprenant de cette étude, le voici : quand on mesure la contribution du revenu individuel au bonheur, la France est le pays où l’association entre revenu et satisfaction est la plus forte », relate Elizabeth Beasley, économiste et chercheuse au Cepremap. Et cela dans tous les domaines, y compris la santé, la sécurité et le temps libre. La France se place ainsi devant le Luxembourg et l’Allemagne, les Italiens et les Suédois étant ceux pour qui l’argent compte le moins dans cette appréciation. En résumé, les Français sont à la fois les moins satisfaits et ceux qui font le plus dépendre leur niveau de satisfaction générale de l’argent.

L’hypothèse du Cepremap pour expliquer ce constat : le revenu serait devenu en France un mécanisme amortisseur face aux chocs que l’État ne prend plus en charge mais aussi face à la lente dégradation des conditions de vie. « Une hypothèse d’autant plus forte, souligne Elizabeth Beasley, que les Français sont également, au sein de tous les pays de l’OCDE, ceux qui montrent le plus bas niveau de confiance envers les autres en dehors de leur cercle familial et amical. Les pays scandinaves, hors Finlande, affichent une confiance trois fois supérieure. » Les ressources financières propres à chaque ménage constitueraient ainsi un garant contre le déclin du pays mais aussi une assurance contre la perte de solidarité. Est-il étonnant dès lors que les Français, persuadés qu’ils vont devoir faire face seuls à de sombres imprévus, n’aillent pas risquer de perdre ce matelas de bonheur sur les marchés ?

  1. Auteur de La Sagesse de l’argent, éd. Grasset, 2016. Propos extraits d’une interview sur BFM TV du 18 avril 2016 et d’une tribune dans Le Point (« La haine de l’argent : une passion française ») du 17 janvier 2014.
  2. In « Pourquoi les Français n’aiment pas l’argent ? », Les Échos du 26 juin 2015.
  3. Auteur de L’Épreuve de l’argent, éd. Calmann-Lévy, 2012.