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Natixis
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12 décembre 2018

RENCONTRE Patrick Artus, chef economiste chez Natixis

Les dates clés

1951 : Naissance à Lille

1970 : Diplômé de l’École polytechnique

1975 : Diplômé de l’Ensae et de Sciences Po, Démarre sa carrière à l’Insee

1980 : Rejoint le département d’économie de l’OCDE

1982 : Devient directeur des études à l’Ensae et responsable de séminaire de recherche à l’université Paris Dauphine

Depuis 2006 : Chef économiste de Natixis - Professeur d’économie à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne et membre des conseils d’administration de Total et d’Ipsos

 


« La liquidité est un faux besoin, ce faux besoin fabrique les crises, c’est extrêmement grave. »

L’économiste Patrick Artus entend se distinguer des prévisionnistes et s’affranchir des modèles. Il livre à l’actuariel son analyse des risques politiques, sociaux et, surtout, climatiques.

Dans votre ouvrage Et si les salariés se révoltaient ?1, vous pointez la montée des inégalités sociales. En particulier la tendance des entreprises à demander plus de flexibilité, sans rémunérer le risque pris par les salariés. Il s’agirait d’une dérive du capitalisme. Vers quoi peut-elle nous conduire ?

Patrick Artus : Depuis vingt ans, dans les pays de l’OCDE, à l’exception de la France et de l’Italie, les salaires augmentent moins vite que la productivité. La norme veut que les entreprises distribuent leurs gains de productivité non plus à leurs salariés mais à leurs actionnaires. Ensuite, et la France est aussi concernée, les salariés se voient de plus en plus obligés de porter les risques de l’entreprise. Quand les choses vont mal, celles-ci peuvent licencier, ajuster les rémunérations. Or il y a consensus des économistes pour dire que, au-delà de l’éthique, ces inégalités détruisent de la croissance et que les salariés doivent être rémunérés pour les nouveaux risques qu’ils prennent.

Vous évoquez les bouleversements du marché du travail et l’impact de l’intelligence artificielle. Quels sont les risques macroéconomiques ?

Patrick Artus : Il faudra plus de recul… mais cette nouvelle révolution industrielle – contrairement à toutes celles du passé – donne le sentiment de détruire des emplois sophistiqués et de ne créer que des emplois de service bas de gamme. Si un robot détruit en moyenne trois emplois dans une entreprise, il en crée cinq dans les services à la personne, grâce aux revenus qu’il génère, mais à des niveaux de salaire plus faibles.

Élections au Brésil, Trump aux manettes, montée des partis extrémistes et du populisme. Quelle est votre vision de l’augmentation des risques politiques ?

Patrick Artus : Il y a des tensions à l’intérieur des pays et certaines sont liées à ce que nous venons d’évoquer. Aux États- Unis, les enquêtes montrent que les écarts de salaires entre Noirs et Blancs diminuent parce que les Blancs occupent des emplois que les Noirs prenaient avant. Ce déclassement crée le trumpisme. En Grande-Bretagne, en Italie également, l’économie explique les tensions sociales et le populisme. En vingt-cinq ans, le pouvoir d’achat des Italiens est resté le même. Dans les pays du Nord, en Allemagne, aux Pays-Bas ou en Autriche, en revanche, les raisons sont tout autres. Il y a une peur des immigrés, des gens différents.

En 2015, vous avez dit voir dans la crise migratoire « une chance pour l’Europe ». L’équation est-elle la même aujourd’hui ?

Patrick Artus : Oui, d’autant plus que le vieillissement continue à s’amplifier. En Europe, la démographie est telle que, sans immigration, le Vieux Continent n’aura bientôt pas de croissance. La population active diminue déjà en Italie, en Allemagne, et ce sera bientôt le cas de toute l’Europe. En Allemagne, les immigrés – je ne parle pas des réfugiés – trouvent tous un emploi rapidement et, sans eux, le pays serait en croissance nulle.

Quelle est votre analyse de l’économie américaine ?

Patrick Artus : Lorsqu’une économie arrive au plein emploi, les dirigeants cessent logiquement de mener des politiques stimulantes. Or Donald Trump, lui, continue. On appelle cette façon de faire la « théorie de la surchauffe ». Elle consiste à ramener sur le marché du travail des gens qui en étaient partis, et force les entreprises à être plus efficaces. Certains pensent que cette politique peut porter ses fruits. Pour l’heure, force est de constater que l’investissement est plutôt en train de ralentir et que la productivité ne s’est pas redressée. Il sera intéressant de faire un bilan d’ici un ou deux ans. Si Trump a raison, l’angle de vue des politiques économiques en sera changé. À moins que cela n’entraîne juste davantage d’inflation.

Vous évoquez l’impact croissant du prix des matières premières sur l’inflation, mais comment percevez-vous l’idée de la finitude de certaines de ces ressources ?

Patrick Artus : En théorie, c’est vrai, reste à savoir à quel horizon : cinquante ans, cent ans ? On parle de pic pétrolier, alors que, dans les faits, c’est juste une question d’investissement. Les compagnies trouvent tous les ans plus de pétrole qu’elles n’en produisent. La contrainte est liée aux enjeux climatiques. Si l’on veut respecter les objectifs, il va nous falloir laisser sous terre 70 % de ce gaz et de ce pétrole. En revanche, l’eau reste, en termes de rareté, le problème majeur de la planète.

Quelle est votre vision du risque climatique ?

Patrick Artus : Aujourd’hui, c’est une question de volonté politique. Le monde est sur une trajectoire de hausse des températures de 3,5 °C au moins sinon 4 et nous ne faisons pas grand- chose. En 2018, les émissions de CO2 ont mondialement augmenté de 1,5 % alors qu’il aurait fallu qu’elles baissent de 3 %. Personne ne respecte les engagements de Paris. Nous sommes déjà à 1,5 °C au niveau planétaire. L’objectif de 2 °C d’ici à 2100 paraît compromis. Avec un peu de chance, on tendra vers 2,5 °C, à condition de prendre des mesures draconiennes dès maintenant. Mais, si rien n’est fait, les 4 °C nous guettent et, à ce stade, personne ne maîtrise les conséquences, lesquelles seront sans doute épouvantables. On pensait y parvenir par les prix mais la mesure paraît difficile à faire passer.

Et si la société n’était pas prête…

Patrick Artus : Alors on aura 4 °C de hausse de la température et plus de 10 mètres de hausse du niveau de la mer dans quatre-vingts ans. À ce stade, il faudrait des mesures fermes. Si on ne peut pas agir par le prix du CO2, il faut le faire par la réglementation et imposer à partir de 2020 des amendes colossales à ceux qui ont encore des chaudières au fioul, interdire le droit d’avoir une voiture qui ne soit pas électrique, etc. Sinon, c’est le dernier siècle de l’humanité.

La « finance verte » peut-elle être une solution ?

Patrick Artus : Il y a la finance verte sur les marchés obligataires et du crédit. C’est bien mais ce qui est très puissant, ce sont les jeunes gérants d’actifs qui refusent de financer les activités polluantes. Cette finance se développe à toute allure, y compris dans les grandes maisons comme Natixis.

Pensez-vous qu’il faille repenser le cycle économique à la lumière de ce risque ?

Patrick Artus : Nous travaillons sur deux scénarios principaux. Le premier est celui dans lequel on ne fait rien et où le réchauffement climatique détruit de la valeur. De nombreuses entreprises ont une valeur de loin inférieure à celle qu’elles prétendent avoir. Exemple : les assureurs, qui auront des catastrophes naturelles à ne plus savoir quoi en faire. L’autre est celui dans lequel on tient compte du climat et où on doit mettre à la casse des investissements. Exemple : une usine au charbon, qui ne vaudra plus rien dans la mesure où elle ne servira plus.

En 2016, vous avez indiqué faire la différence entre les économistes et les prévisionnistes, et ajouté que « la prévision n’est pas intéressante ». Rediriez-vous la même chose ?

Patrick Artus : Oui, car ce qui est intéressant, ce sont les mécanismes, d’expliciter les hypothèses, ce sont les comporte- ments, même politiques. Certes, nous faisons des prévisions chez Natixis. Mais je suis rarement interrogé dessus. Mon avis est surtout requis sur les points importants à surveiller.

Vous disiez que « les modèles ne servent à rien parce qu’il est impossible de traiter les chocs structurels ». Sont-ils tous à mettre sur le même plan ? Faut-il y renoncer ?

Patrick Artus : Il y a deux types de modèles. D’abord, les modèles macroéconomiques, auxquels je ne crois plus, en raison de l’absence de stabilité dans le temps des comportements. Puis, d’autres techniques statistiques, plus pertinentes. Celles d’économétrie de panel, par exemple, au travers desquelles sont suivis les comportements d’un grand nombre d’individus.

Quelle est l’approche de Natixis ?

Patrick Artus : À Natixis, nous faisons de la modélisation pointue sur certains comportements mais n’avons pas recours aux grands modèles. D’ailleurs, à part les banques centrales, plus personne n’en fait. Nous utilisons des statistiques locales, des données de panel. L’économie expérimentale aussi se développe.

Que pensez-vous des actuaires ?

Patrick Artus : Ce métier devient extrêmement important dans la mesure où les actuaires gèrent aujourd’hui essentielle- ment la régulation. Le niveau de réglementation des intermédiaires financiers, des assureurs, des caisses de retraite est devenu si complexe qu’il implique d’avoir des experts qui s’investissent intellectuellement dans la régulation. Aujourd’hui, la stratégie de bilan d’un assureur revient à gérer au mieux la régulation. Il ne s’agit plus d’optimiser les portefeuilles dans l’absolu, mais de le faire avec une immensité de contraintes réglementaires complexes qu’il faut gérer au mieux. Le métier d’actuaire se trouve à l’intersection de la finance pure et d’une compréhension fine de la réglementation et de son évolution. La connaissance des maths ne suffit plus car un assureur, lui, vit des évolutions de la réglementation.

Que pensez-vous du trading haute fréquence ?

Patrick Artus : J’y suis très hostile. La finance doit consister à investir dans les actifs financiers dans lesquels on a une confiance fondamentale. Or 70 % des achats d’actions aux États-Unis aujourd’hui sont faits par des algorithmes qui ne savent absolument pas ce qu’ils achètent et qui gardent les actions sur une période de temps tellement courte qu’il n’y a plus de lien avec les fondamentaux. C’est un dévoiement total de la finance, qui est l’aboutissement de l’exigence irrationnelle de la liquidité. À mon sens, l’achat d’une action n’implique en aucun cas qu’elle soit revendue l’heure d’après. La liquidité est un faux besoin et ce faux besoin fabrique les crises, c’est extrêmement grave.

De nombreux économistes annoncent l’imminence d’une crise financière. Vous-même n’hésitez pas à lancer l’alerte et à mettre en garde sur les conséquences des erreurs des banques centrales…

Patrick Artus : Oui, mais je n’ai pas trouvé ce qui déclencherait l’alerte. Cette politique a essentiellement fabriqué de la dette publique. Aujourd’hui, on a moins de dettes privées qu’en 2007 mais plus de dette publique. Or personne ne croit au fait que les banques centrales laissent un grand pays faire faillite sur sa dette publique. Par ailleurs, les vraies crises sont nées du financement à court terme par le secteur privé d’actifs à long terme. A priori, aujourd’hui, les banques sont contraintes de se financer à long terme, les montants de la titrisation sont cinq fois moins importants que ceux négociés en 2007. Il reste donc le « narrow shadow banking », par exemple les trusts en Chine. Mais le risque de crise est plus faible qu’en 2017. Les enjeux sont plus climatiques, politiques et sociaux.

  1. Et si les salariés se révoltaient ? Patrick Artus et Marie-Paule Virard, éd. Fayard, 176 p., 15 €, mars 2018.