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23 septembre 2013

Interview de Ecaterina Nisipasu, responsable modélisation actuarielle chez Scor

Interview

«Il est souvent impossible de confronter les résultats du modèle à la réalité»

l'actuariel : De quelle manière les risques extrêmes sont-ils traités sous Solvabilité II ? Les trois piliers s'appliquent-ils à ces risques?

Ecaterina Nisipasu : La directive Solvabilité II mentionne les risques extrêmes dans le cadre du calcul du capital requis pour les risques de souscription vie et non-vie, dont l’une des composantes est le capital requis pour couvrir les risques de pertes résultant d’une incertitude significative dans les hypothèses de tarification ou de provisionnement relatives aux événements extrêmes ou exceptionnels. Le pilier 1 prend donc de facto en compte les événements extrêmes ; il en va de même pour la partie quantitative du pilier 2, en ce qui concerne l’évaluation propre à la société des risques encourus via des scénarios de stress pouvant mettre en péril la solvabilité de la société (scénarios qui seront vraisemblablement basés également sur ce type d’événements).
Le pilier 3 ne traite les événements extrêmes que d’un point de vue qualitatif, dans la partie « Marche des affaires » du rapport de solvabilité.

l'actuariel : Y a-t-il pour ces risques un traitement prévu en formule standard ? Si oui, comment se présente-t-il et quels types de risques extrêmes prend-il en compte ?

La formule standard prévoit en effet une prise en compte de certains types d’événements extrêmes comme les catastrophes naturelles (Nat Cat) ou celles d’origine humaine (Man Made) dans les risques de souscription vie et non-vie ; une charge en capital est calculée dans la formule standard pour ces risques à l’aide de scénarios prédéfinis.

l'actuariel : Le régulateur a-t-il les moyens d’analyser tous les modèles internes qui lui sont présentés en matière de risques extrêmes ?

De par leur nature, ces risques sont difficiles à modéliser et nécessitent souvent l’emploi de modèles très complexes, de jugements d’experts et de données exogènes des compagnies ; de ce fait l’analyse de ces modèles devient elle-même très complexe et peut nécessiter des expertises spécifiques et plus de temps que l’analyse d’un modèle classique d’évaluation de risque.

l'actuariel : La prise en compte des risques extrêmes par le régulateur est-elle optimale ou doit-elle encore être peaufinée ? Des améliorations sont-elles encore possibles compte tenu du calendrier ?

Il est bien connu que les méthodes utilisées dans la formule standard pour le calcul du capital requis pour les sinistres catastrophiques (naturels ou d’origine humaine) non-vie ne sont pas adaptées aux sociétés ayant une forte diversification géographique, comme les réassureurs. En effet, les scénarios prédéfinis dans la formule standard ne concernent que les risques extrêmes en Europe, provenant de contrats proportionnels ; en outre, la prise en compte de la réassurance est très mal adaptée aux contrats de réassurance non proportionnelle. Au vu des dernières évolutions des discussions sur le calibrage de la formule standard et tenant compte du calendrier d’implémentation, il est assez peu probable que ce sujet revienne à l’ordre du jour dans les discussions.

l'actuariel : Y a-t-il des points de désaccord entre assureurs et régulateurs et/ou entre les assureurs eux-mêmes sur le traitement réservé aux risques extrêmes sous Solvabilité II  ? Si oui, lesquels ?

En référence au point précédent, on peut dire que tous les acteurs du marché s’accordent sur l’inadéquation du traitement des risques extrêmes dans Solvabilité II via la formule standard ; c’est la raison pour laquelle la majorité des sociétés ont recours à un modèle interne pour ce type de risque. Faisant suite à l’exercice européen QIS5 mené en 2010, un groupe de travail a été constitué afin d’analyser en détail cette problématique. La conclusion des travaux de ce groupe est qu’il est très difficile (voire impossible) de trouver une approche qui pourrait s’appliquer à tous les cas de figure et pour tout type d’événement.

l'actuariel : Y a-t-il des risques extrêmes qui ne sont pas et/ou qui ne peuvent pas être pris en compte sous Solvabilité II ? Si oui, lesquels et pourquoi ?

La directive Solvabilité II mentionne tous les risques extrêmes sans exception, donc a priori les modèles devraient tenir compte de tous les types de sinistres extrêmes ; ceci dit, d’un point de vue pratique, il existe des risques qui ne sont pas connus à la date de l’évaluation, qui sont difficiles à anticiper (par exemple les sinistres latents) et qui ne sont généralement pas pris en compte dans les modèles.

l'actuariel : Au final, tout comme un risque extrême est parfois difficilement « modélisable », se peut-il qu’il soit aussi difficilement « régulable » ?

Comme mentionné précédemment, on peut s’attendre à voir croître la difficulté de réguler, proportionnellement à la difficulté de modéliser le risque en question ; en effet, un des éléments induisant la difficulté de modéliser ces risques extrêmes est la très faible fréquence de ces risques et la nécessité, souvent, de faire appel à des jugements d’experts ; le manque de données historiques induit donc une difficulté dans l’évaluation de la pertinence de la modélisation, car il est souvent impossible de confronter les résultats du modèle à la réalité, ou alors, lorsque cela est possible d’un point de vue quantitatif, les conditions environnementales, socio-économiques, démographiques, de connaissances techniques et scientifiques… ne permettent pas de comparaison qualitative pertinente.

Propos recueillis par Laura Fort

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