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19 mars 2018

Rencontre d'Arnaud Chneiweiss

Délégué général de la Fédération française des assurances (FFA)

Homme de lettres, Arnaud Chneiweiss troque volontiers sa casquette de délégué général de la FFA avec celle d’auteur de thriller. Un exercice qui lui permet de sortir des cadres, et d’alerter sur les excès d’une société parfois trop prudente.

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Vous êtes assureur et auteur de thrillers… Votre activité de romancier fait-elle le lien avec votre vision de la société ?

Arnaud Chneiweiss : Ce qui m’intéresse avec les thrillers que j’écris, c’est d’aborder des sujets de société, de provoquer des débats et des réflexions. Il y a parfois des consensus qui se font un peu trop vite, par conservatisme, par une prudence excessive. Mon dernier livre, Schiste noir, se penche sur la question de l’énergie. À travers l’exploitation du gaz de schiste en France, que le personnage central voudrait développer – mais vous savez que désormais tous les forages sont interdits dans notre pays –, je voulais montrer que rien n’est simple. Le nucléaire est l’énergie la plus propre par rapport aux émissions de gaz carbonique, mais tous les dix à quinze ans il nous fait peur. Le charbon est unanimement considéré maintenant comme une énergie à ne plus développer. Bien sûr, nous rêvons des énergies renouvelables – le solaire, le vent, l’hydro-électricité… – et il faut investir massivement dans ces domaines, mais, pour le moment, elles ne sont pas prêtes à prendre la relève. Il y a une phrase célèbre de Sheikh Yamani, ministre saoudien du Pétrole dans les années 1980 : « L’âge de pierre n’a pas pris fin faute de pierres, l’âge du pétrole ne finira pas par manque de pétrole. » On n’en sortira que lorsqu’on aura trouvé des énergies plus performantes, ce qui n’est pas encore le cas. Il y a beaucoup d’hypocrisie sur ces sujets et c’est ce qui m’intéressait, bousculer le « politiquement trop correct ». Les questions d’indépendance énergétique et géopolitique sont cruciales pour l’avenir de notre société. Elles méritent d’être débattues.

De même, dans mon prochain roman, j’ai envie d’aborder la question de la légalisation de l’usage des drogues en France. Quelles sont les drogues légales – le tabac, qui tue 80 000  personnes par an en France, l’alcool… – et celles qui ne le sont pas ? Et, pour décourager la consommation du cannabis, la politique répressive est-elle la meilleure ? Regardons ce qui se fait ailleurs dans le monde, cela mérite au moins d’en parler, et probablement d’évoluer.

Nos sociétés, la société française en particulier, seraient-elles devenues trop frileuses ?

Arnaud Chneiweiss : L’appétit de la société française à prendre des risques a probablement régressé au cours des dernières décennies. Quand l’exploitation du gaz de Lacq a commencé, à la fin des années 1950, on n’était pas bien sûr de ce qui pouvait se passer et des masques ont été distribués à la population des alentours. Imaginez le tollé si l’on faisait cela aujourd’hui !

La société française, pour retrouver la croissance et l’emploi, doit de nouveau savoir prendre des risques, des risques mesurés, contrôlés, bien sûr, mais elle doit sortir de sa frilosité. Nous devons renouer avec l’esprit de conquête. Et c’est notre valeur ajoutée, notre utilité sociale, à nous assureurs, d’accompagner cette prise de risque.

Merci pour cette transition avec votre métier d’assureur : quels sont les grands risques pour la profession ?

Arnaud Chneiweiss : Le risque climatique, c’est une évidence. Il est au centre des réflexions des assureurs. Nous devons être cohérents entre notre cœur de métier, qui est la protection des biens et des personnes, et nos investissements. C’est pour cette raison que les assureurs français se sont engagés collectivement en décembre, au moment du One Planet Summit à Paris, à proposer à leur clientèle d’ici à la fin de l’année des « unités de compte vertes » dans le cadre de l’assurance-vie et à ne plus poursuivre leurs investissements dans le charbon. En partenariat avec les pouvoirs publics, les élus locaux et les grands opérateurs publics comme EDF, nous devons participer à la sensibilisation des populations et à la prévention.

La profession plaide depuis des années pour une réforme du régime des catastrophes naturelles…

Arnaud Chneiweiss : Le régime d’indemnisation des catastrophes naturelles est bon en France – on a malheureusement eu l’occasion de le tester à plusieurs reprises ces dernières années –, c’est un des meilleurs au monde, mais il peut encore être amélioré sur ces questions de prévention. Les particuliers doivent savoir, quand ils achètent une maison, quels sont les risques liés à l’environnement et quelles sont les premières actions à entreprendre en cas d’intempérie majeure. Nous militons d’ailleurs pour la mise en place d’une journée nationale de prévention des risques, qui serait un moment fort d’éducation. Sur les questions d’indemnisation, on peut progresser aussi, sur les frais de relogement par exemple. Aujourd’hui, cela dépend des contrats, or il faudrait généraliser cette garantie pour que tout le monde puisse en bénéficier.

La révolution numérique est-elle à classer dans la catégorie des risques ?

Arnaud Chneiweiss : Risques et opportunités sont intimement mêlés. La révolution numérique va tout bouleverser, et le secteur de l’assurance en sortira profondément transformé, c’est certain, dans ses process, dans les compétences des salariés du secteur, dans la nature des risques que nous allons souscrire.

Notre commission analyse des risques a sondé ses participants et le cyberrisque a été identifié comme le grand risque émergent. Mais, en termes de chiffre d’affaires, le marché français est encore très modeste, car les assureurs doivent prendre toute la mesure de ce risque nouveau, mouvant et potentiellement systémique. Les offres se développent mais la phase de découverte n’est pas terminée et la réglementation pas encore cadrée : est-il par exemple légal d’indemniser les rançons ? Bernard Spitz, président de la FFA, s’est beaucoup impliqué sur ces sujets en présidant une commission du Club des juristes, qui vient de publier un document très pédagogique visant à sensibiliser tous les acteurs. Notamment pour les PME, ce sujet est crucial.

Et la dématérialisation des process ?

Arnaud Chneiweiss : Est-ce que les nouvelles technologies, l’intelligence artificielle notamment, peuvent jouer un rôle dans la souscription, dans le règlement des sinistres, avec des process beaucoup plus fluides et rapides ? Regardez ce qu’avance l’acteur américain Lemonade sur l’assurance habitation à New York. Même s’il faut être prudent et si tout n’est pas encore opérationnel, on voit l’ampleur des défis...

Les assureurs français ne sont pas en retard dans ces réflexions. La commission numérique de la fédération travaille activement sur ces questions, par exemple pour moderniser nos outils de place, qui sont regroupés dans un GIE, GPSA, qui est dans l’orbite de notre fédération.

La concurrence internationale est-elle à craindre ?

Arnaud Chneiweiss : Aujourd’hui, les marchés d’assurance sont encore très fragmentés et les acteurs profondément nationaux. Il y a bien sûr quelques grands acteurs internationaux, et il existe des synergies sur les grands risques d’entreprise, la réassurance ou la gestion d’actifs. Mais je fais souvent ce test simple : connaissez-vous le principal assureur espagnol ? Le numéro 2 italien ? Le numéro 2 allemand ? Cela montre à quel point nous connaissons mal le fonctionnement des marchés juste à côté du nôtre, car de fait ils sont séparés, même si le cadre prudentiel et réglementaire européen se développe.

Aucun acteur américain ou chinois n’a à ce stade pris de positions significatives, peut-être en raison de la barrière à l’entrée que constitue la réglementation mais aussi de la concurrence intense et des efforts d’investissement que cela nécessiterait. Cela dit, les acteurs non classiques que sont les GAFA pourraient aussi disrupter le marché : ils connaissent tout de notre vie, certes avec notre consentement, et leur force de frappe est déjà mondialisée. Il y a régulièrement des rumeurs sur le fait que tel ou tel s’intéresserait au secteur.

Pouvez-vous revenir sur la question de la prudence excessive. Comment cela s’illustre-t-il dans la réglementation du secteur de l’assurance ?

Arnaud Chneiweiss : Les exemples sont nombreux ! La première question à se poser est de savoir ce qu’il faut réglementer. Les législateurs et les superviseurs doivent laisser des marges d’autonomie aux entreprises si l’on veut que l’innovation et la créativité puissent s’exprimer. Ensuite, les régulateurs sont-ils les mieux placés pour déterminer ce qui est prudent ou non ? Selon Solvabilité II, il n’y a rien de plus sûr qu’investir dans la dette d’un État de l’Union européenne. En général, c’est vrai, mais on a bien vu qu’il y a eu des exceptions…

Cet excès de prudence présente-t-il d’autres effets négatifs ?

Arnaud Chneiweiss : C’est le thème de « l’avalanche réglementaire » que j’ai développé dans quelques articles, avec Maud Schnunt et Pierre-Charles Pradier notamment. De crise en crise, le pouvoir politique a ressenti le besoin, en France comme en Europe, de confier la surveillance d’un secteur à des autorités administratives, en général indépendantes, parfois pas explicitement.

Pour prendre l’exemple de la France, nos entreprises d’assurance sont soumises à la surveillance de l’ACPR, de l’AMF, de l’ADLC, de la DGCCRF, de la CNIL, de Tracfin… Toutes ces autorités sont parfaitement légitimes dans leurs missions, naturellement, et leur personnel dévoué à l’intérêt général. Ce qui pose problème, c’est le manque de coordination entre elles. Nos entreprises d’assurance peuvent faire face sur le terrain à des injonctions contradictoires, notamment parce que chacune développe une « soft law », qui s’appelle selon les cas « recommandations », « principes directeurs » ou « principes sectoriels », qui de fait constitue une strate réglementaire de plus, car si vous ne respectez pas ces recommandations, vous pouvez être exposé à des sanctions.

Quel est le danger ?

Arnaud Chneiweiss : Aller vers l’uniformisation et l’immobilisme. Pour servir au mieux les assurés, il faut nous laisser des espaces de liberté et faire confiance aux assureurs. Notre raison d’être, c’est de bien accompagner les assurés.